jeudi 22 mai 2014

Episode 9 : Stagger Lee



1895, le soir de Noël, à Saint Louis, Missouri. Deux types jouent aux cartes, ou aux dés, dans un bar mal famé du quartier rouge : Stagger Lee, macro, ou dealer. Billy Lion, un cave, ou un flic, ou une poucave. Billy perd, ou triche. Stack se fâche. Son chapeau, un Stetson à 5 dollars, tombe à terre dans l’embrouille. Affront suprême. Stagger Lee sort son flingue et, malgré les supplications du mauvais joueur, abat froidement Billy de quelques balles dans le buffet. Quelques lignes dans la presse du coin. Un Noir tue un autre Noir. Histoire banale, qui aurait dû s’arrêter là. Mais c’était compter sans la magie de la transmission orale.

Très vite apparaissent des chansons qui vont faire de ce fait divers une des légendes urbaines les plus fécondes de la culture africaine-américaine. On chante Stagger Lee dans les champs, dans les plantations, dans les fermes pénitentiaires. Les bluesmen se saisissent de son histoire et la trimballe le long des routes d’errance. De version en version, la figure de « Stack o Lee » se transforme. D’abord symbole du mauvais joueur qui ne supporte pas la défaite et tue son frère pour une sombre histoire de chapeau, il va devenir le « Bad Man » par excellence, le mec dur, froid, impitoyable, à qui on doit le respect. Le mec du ghetto, qui répond à des lois qui ne sont pas celle du blanc, ces fameuses lois de ségrégation qui sévissent dans le Sud pour perpétuer l’esclavage. Stagger Lee devient l’anti « Jim Crow ». Quant à Billy Lion, ou « Billy The Liar », il va incarner celui qui ne respecte pas la loi du ghetto, qui n’honore pas la parole donnée. Celui qui triche, celui qui s’écrase, la « victime » méprisable.

La figure de Stagger Lee va traverser les époques. On la retrouvera dans la Soul, cette musique de l’âme qui accompagne la lutte pour la dignité et l’égalité dans les années 60. On la retrouve chez les héros des films Blaxploitation qui glorifient les macros et les dealers. Dans la littérature Noire. Chez les Black Panthers. Dans le gangsta Rap des années 90. Dans le Rocksteady. Et partout, il est le hors-la-loi par excellence. Celui qui obéit à ses propres règles, qui piétine la « bonne morale » pour se faire sa place dans un monde régi par la loi blanche issue de l’esclavage.

 
L'émission : BCK MIR 9
La playlist : BCK MIR 9 Playlist




Une curiosité, tirée du film Black Snake Moan. Même Samuel Jackson est un stackolee ! On y voit aussi comment le blues est une musique de danse. Slow drag...



Comme d'hab, plus d'infos et de videos en clikkkant sur le lien :




Stagger Lee va traverser la mer en même temps que le Rhythm and blues, pour sévir en Jamaique. Il s'y fait rude boy. On n'a pas eu le temps de parler de ce voyage dans l'émission de la semaine, mais vous trouverez dans la playlist un petit bonus avec quelques versions. Au cinéma, on peut le reconnaitre sous les traits de Jimmy Cliff, dans The harder they come, et il se rêve désormais en star de la pop, mais a toujours les flics aux trousses :



The Clash achèvent de faire de Billy le tricheur le seul responsable de sa mort, et de Stack un héros, en reprenant la version des rulers "Wrong em' boyo" sur leur album London Calling :



Et toute la vague gangsta du début des nineties endosse le costume du mac impitoyable et dangerous...







Un site très complet sur Stack, avec une des listes les plus exhaustives des versions enregistrées : Stagger Lee

Et pour finir, le clip ésotérique du hipster dépressif Ed Sciss, passé en début d'émission :



On préfère de loin la très belle vidéo sur le morceau Spastic Max :



Ou ce live de Theremin :



Avec moins de bebar tu rappes mieux :