jeudi 23 avril 2015

S.O2 EP.24 : Selekta spéciale Billie Holiday


Cette semaine, en complément des deux précédentes émissions sur Billie Holiday, Lucie nous offre une sélection de quelques-uns de ses plus grands morceaux pour finir de lui rendre hommage. On passera entre autres par une très belle reprise de These foolish things par son complice de toujours Lester Young, on écoutera Ma Rainey la "mère du Blues", Bessie Smith son influence majeure, et des versions méconnues de certains de ses classiques. Mais aussi un sample de la semaine spécial Girl Power, et un des sommets de la tape déroutante de Young Thug Barter 6.

L'émission : BCK MIR S.02 EP.23


Tracklist :

01. Leslie Gore - You Don't Own Me
02. Eminem - Untitled
03. RZA - Money Don't Own Me
04. Ali - Oraison funebre
05. Young Thug - Dome
06. Ma Rainey -Booze and Blues
07. Ma Rainey -Stack O Lee Blues
08. Bessie Smith - Empty Bed Blues
09. Bessie Smith - Nobody Knows You When You're Down and Out
10. Billie Holiday - What A Little Moonlight Can Do
11. Billie Holiday - If You Were Mine
12. Billie Holiday -No Regrets
13. Billie Holiday -Let's Call The Whole Thing Off
14. Billie Holiday -They Can't Take That Away From Me
15. Billie Holiday -Sun Showers
16. Billie Holiday -Mean To Me
17. Billie Holiday -Foolin' Myself
18. Lester Young -These Foolish Things
19. Billie Holiday - Pennies From Heaven
20. Billie Holiday -Me, Myself And I
21. Billie Holiday -My Man
22. Billie Holiday -I'm Gonna Lock My Heart
23. Billie Holiday - This Year's Kisses
24. Billie Holiday -When A Man Loves A Woman
25. Billie Holiday -The Very Thought of you
26. Billie Holiday -Some Other Spring
27. Billie Holiday -All Of me
28. Billie Holiday -Jim
29. Billie Holiday -I Cover The Waterfront
30. Billie Holiday -My Old Flame
31. Billie Holiday -On The sSunny Side Of The Street
32. Billie Holiday -You Better Go Now
33. Billie Holiday -Don't Explain


Un morceau clippé de Barter 6, c'est vraiment n'importe quoi mais le morceau est tellement mortel :




Le kitchissime passage de Leslie Gore au T.A.M.I Show :

jeudi 16 avril 2015

S.02 EP.23 : Billie's Blues part.2


Deuxième épisode de notre série consacrée à Billie Holiday, qui fête son centenaire. Cette semaine, on parle de ses vingt dernières années de vie et de carrière. Elle chantera ses douleurs sourdes jusqu'à la fin, avant d'être engloutie par les larmes, l'alcool et la drogue après la mort du seul véritable ami qu'elle ait eu, qui était aussi son meilleur complice de musique : Lester Young. Elle meurt dans la solitude, entourée par des flics dans un hôpital New-yorkais. Mais avant, elle nous aura encore offert de sublimes chansons, malgré une voix qui la quitte peu à peu, des orchestrations parfois désastreuses, et une vie qui oscille entre les lumières des plus grands théâtres et l'ombre des cachots.

L'émission : BCK MIR S.02 EP.23
La Playlist : BCK MIR S.02 EP.23 Playlist


Quelques vidéos :





/>


Le sample de la semaine, Currensy sur un sample de David Axelrod :



vendredi 10 avril 2015

Le sale air de la peur, épisode 7 : Universalisme et assimilation


Ce mois-ci dans le Sale air de la peur, on continue d'esquisser les contours de l'idéologie républicaine en essayant de réfléchir à deux de ses "grands" concepts, l'universalisme et l'assimilation. Sous couvert d'humanisme globalisant, l'universalisme a toujours servi à protéger les privilèges d'une seule catégorie de la population, l'homme bourgeois blanc, en excluant d'abord les femmes et les pauvres puis les personnes racisées. L'assimilation quant à elle sert à fabriquer une figure d'altérité négative : c'était l'espion prussien il y a plus d'un siècle, c'est l'homme musulman aujourd'hui. On s'est appuyé.e.s sur un livre d'Abdellali Hajjat, Les frontières de l'identité nationale, l'injonction à l'assimilation en France métropolitaine et coloniale. Il y fait l'histoire idéologique de l'assimilation et l'histoire sociale des colonies et de l'immigration en France en analysant les pratiques administratives d'accès à la naturalisation. On verra donc que l'assimilation n'est rien de plus qu'un outil de légitimation du pouvoir qui varie selon le contexte économique et politique, faisant le tri entre le bon étranger intégrable et le mauvais, non intégrable.

Podcast : Le sale air de la peur 7
Page de l'émission : Sale air

jeudi 9 avril 2015

S.02 EP.22 : Billie's blues, part. 1




Cette semaine, premier épisode d'une série consacrée à Billie Holiday, pour son centenaire. Une des premières femmes noires superstar. Une voix déchirante, malgré le répertoire insipide qu'il lui a souvent été donné de chanter. Une vie pleine de contradictions, entre le caniveau et les couvertures de magazines, entre le bordel et la scène, entre la came et la gloire. Elle était femme, et elle était noire, et rien ne semblait pouvoir l'affranchir de cette condition dans une Amérique réservée à la puissance des hommes blancs. On reçoit Lucie pour raconter le parcours de cette grande dame du Blues, et nous faire comprendre pourquoi on aime tellement son chant, alors qu'on déteste le jazz swing qui l'accompagne ! La semaine prochaine, on écoutera la deuxième partie de cet entretien, puis on consacrera un épisode selekta entier pour terminer ce mois hommage à Lady Day.

L'émission : BCK MIR S.02 EP.22
La playlist : BCK MIR S.02 EP.22 PLAYLIST


Saint Louis Blues, par Bessie Smith, un modèle pour Billie :




Quelques vidéos :











La triste réponse à " Pourquoi encore un morceau anti keuf en début d'émission ? ", ou comment le lynchage n'a toujours pas disparu dans le Sud américain :




Le morceau Martyrs de Mick Jenkins, sur un sample de Strange Fruit :



On a fait un épisode complet sur Strange Fruit, les lois Jim Crow, le lynchage : BCK MIR 10 



L'excellent site Les mots sont importants a traduit des passages du bouquin d'Angela Davis sur les femmes dans le blues, toujours inédit en France. On reproduit leur article ici :


Paru il y a plus de quinze ans, et toujours pas traduit en français, Blues Legacies and Black Feminism (L’héritage du blues et le féminisme noir) articule, de manière aussi féconde que décomplexée, esthétique et politique, grand art et culture populaire, blues et variété, luttes sociales et chansons d’amour – et enfin, bien entendu : sexe, race, classe et (homo/hétéro/bi) sexualités. Extraites de ce livre, inédites donc en français, les pages qui suivent proposent une lecture politique des chansons d’amour de Lady Day, alias Billie Holiday, dont nous célébrons aujourd’hui, 7 avril 2015, le centenaire.



On trouve, dans une bonne partie des chansons d’amour de Lady Day, quelque chose d’exalté et d’utopique, qui fait écho à la théorie d’Audre Lorde de l’érotisme comme pouvoir de transformation du réel.


Some Other Spring

Some Other Spring (« Un autre printemps »), enregistré en 1939, était d’après Billie Holiday elle-même sa chanson préférée :

« Un autre printemps, j’ai tenté d’aimer
À présent, je me raccroche à des fleurs fanées
Fraîches quand on les porte
Et qu’on laisse piétinées et déchirées
Comme l’histoire d’amour que je pleure
Un autre printemps quand la lumière meure
Les nuits m’en apporteront-elles une autre ?
Pas la même, mais quand même
Il n’est pas trop tard, l’amour est aveugle
Et le soleil brille autour de moi,
Mais au fond de mon coeur, il fait toujours aussi froid.
Amour, tu m’as trouvé un jour,
Mais cette histoire peut-elle à nouveau voir le jour ?
Un autre printemps mon coeur se réveillera
Pour chanter à nouveau la magie de l’amour
Alors, j’oublierai l’ancien duo
Et avec un nouveau printemps j’aimerai. »

Dans cette chanson, la tension entre la forme et le fond s’expriment de manière moins conflictuelle que dans d’autres, mais Billie Holiday l’interprète avec une nostalgie feutrée mêlée à une conviction éloquente. Cette oeuvre met très clairement en scène le pouvoir de l’érotisme (« l’érotisme comme pouvoir de transformation du réel ») même quand – et peut-être surtout quand – il reste inaccessible : un amour perdu à tout jamais et qu’on pleure, ou un amour futur qui n’adviendra peut-être jamais. La façon qu’avait Lady Day d’interpréter cette chanson lui permettait de parler d’un espoir exprimé avec tant de passion qu’il ne semble pas se limiter aux relations sexuelles mais aussi être la métaphore d’autres rêves comme celui d’une vie meilleure, plus heureuse et plus épanouie pour nous-mêmes, nos familles et nos communautés.
Billie Holiday a su chanter avec une conviction prophétique le pouvoir de transformation du réel dans l’amour, sans doute parce que celui-ci en était venu à représenter pour elle tout ce qu’elle ne pouvait pas atteindre dans sa propre vie. Dans un contexte culturel et racial plus complexe encore qu’aujourd’hui, elle a su entretenir une tradition héritée des hommes et des femmes qui chantaient le blues avant elle : une tradition qui représentait l’amour et la sexualité en des termes codés faisant de cette expérience quotidienne particulière la métaphore d’une soif de libération sociale.


Yesterdays

Dans une interview de 1956, lorsque Tex McCleary lui demande quelle est sa « chanson joyeuse » préférée, elle répond qu’il s’agit de Yesterdays de Jérome Kern :

« Des jours passés, des jours passés
Des jours que je me rappelle heureux, doux jours d’isolement
Des jours anciens, des jours précieux
Des jours de romance folle et d’amour
Quand la vérité était mienne
Quand la vérité était mienne
Une vie joyeuse, libre et enflammée
Quand la paix était mienne
Triste je suis, ravie je suis
Car aujourd’hui, je rêve des jours passés. »

Qu’elle qualifie, elle, de « joyeuse » une chanson que la plupart des gens qualifient sans hésitation de « triste », en dit long sur sa manière d’envisager son art. Dans cette même interview, McCleary lui demande de réciter les paroles de cette chanson qu’elle avait interprétée si souvent. Ce qui est frappant dans cette version récitée, et qu’on retrouve aussi quand elle la chante, ce sont les limites assez floues entre le discours et la musique. Ce qui nous amène à dire qu’elle a puisé dans une tradition culturelle qui prend ses racines dans les histoires d’Afrique de l’ouest où le pouvoir de transmission par la parole se trouve ancrée dans et renforcée par sa musicalité – de même qu’inversement, le pouvoir de transmission de la musique s’appuie sur et se trouve intensifiée dans sa relation à la parole. C’est dans ce contexte particulier que différentes interprétations ne s’annulent pas nécessairement : des paroles tristes peuvent devenir « gaies » en fonction du sens de la musique. Ce qu’elle dit de ce morceau ainsi que sa capacité à le retravailler en le transformant, rappellent d’autres projets esthétiques modernistes, tel que celui engagé par Marcel Proust qui consistait à se souvenir de son passé puis de le réordonner afin de se créer un nouvel univers de subjectivité.


You’re My Thrill

Dans son interprétation de You’re My Thrill, il y a quelque chose d’à la fois envoûtant, étrange et étranger. Il y a même quelque chose de quasi mystique qui vient créer un contraste saisissant avec les paroles explicites qui racontent clairement la passion d’une femme pour un homme. Alors qu’elle chante l’attirance romantique qui fait complètement perdre le contrôle au personnage féminin, Billie Holiday fait preuve d’une maîtrise artistique totale. Son débit est à la fois rigoureusement maîtrisé et empreint d’aisance. Quand on écoute la chanson, on comprend parfaitement ce que Carmen Mc Rae voulait dire lorsqu’elle déclarait que Lady Day n’était vraiment heureuse que quand elle chantait :

« Il n’y a que dans la chanson qu’elle peut s’exprimer pleinement. Elle ne peut être heureuse qu’en chantant. Je ne pense pas qu’elle s’exprime comme elle le voudrait quand vous la rencontrez en personne. Elle est à l’aise et en paix que lorsqu’elle chante. »



Dans You’re my Thrill, alors qu’elle chante précisément le fait d’être à la merci de son attirance amoureuse pour quelqu’un, l’artiste accède à un état d’autonomie et de contrôle de soi qui réforment et re-signifient de manière très particulière ce que « hors de contrôle » peut vouloir dire quand on parle d’une femme amoureuse. Son interprétation met en scène à la fois une juxtaposition et une mise en scène de la différence entre les représentations de la sexualité des femmes dans la culture musicale populaire dominante et celles qu’on retrouve dans le blues – la première niant toute capacité d’agir des femmes, le second affirmant le pouvoir particulier et la subjectivité autonome de la sexualité féminine.


Lover Come Back To Me

À l’aide de cet instrument unique qu’était sa voix, Billie Holiday pouvait donner un sens complètement nouveau à une chanson, radicalement différent de celui, sentimental et superficiel, que lui avait donné à l’origine son compositeur. Dans Lover, Come Back to Me , sa voix dit en fait : Chéri, reste loin de moi, je profite très bien de cette liberté, j’apprécie énormément d’être libérée de ce que peuvent être les modalités de l’amour imposées par la domination masculine.

« Le ciel est bleu et immense
La lune est nouvelle et l’amour aussi
Ce coeur joyeux qui est le mien chante
Chéri, reviens.
Le ciel est bleu, la nuit est froide.
La lune est nouvelle, mais l’amour est ancien
Ce coeur souffrant qui est le mien dit
Chéri, où peux tu bien être ?
Quand je me souviens de tout ce que tu faisais
Je me sens seule
Chaque route que je prends, je la prends avec toi
Pas étonnant que je sois seule
Le ciel est bleu mais l’amour ancien
Et alors que j’attends ici ce coeur qui est le mien chante
Chéri, reviens. »

Elle semble se rendre compte que ces paroles mièvres sur le ciel bleu, les lunes nouvelles et l’amour perdu ne font pas honneur à la gravité du propos qu’elles prétendent aborder, et qu’interpréter cette chanson sur un ton grave ne ferait pas honneur à l’expression de sentiments sincères. Elle choisit donc de la chanter sur un mode drôle et moqueur. En jouant avec les paroles, elle dit quelque chose de très sérieux sur la façon dont les femmes peuvent accéder à une forme d’indépendance. Les paroles donnent une tout autre manière de voir l’attitude attendue d’une femme abandonnée par celui qu’elle aime. Plutôt que d’adopter le ton d’une femme qui se morfond dans la tristesse, la voix de Lady Day donne plutôt le sentiment d’exprimer une forme de délivrance et de libération, comme si elle subvertissait la répartition traditionnellement genrée des rôles dans les relations amoureuses.

Billie Holiday était en somme capable d’injecter dans sa musique la force féminine qu’elle était incapable d’atteindre dans sa propre vie. Ce qu’elle donne à entendre, dans sa musique, de l’autonomie et de l’indépendance des femmes, a sans doute contribué – à une époque où une conscience féministe large et articulée n’avait pas encore vraiment vu le jour – à éveiller chez beaucoup la conscience de la valeur et des possibilités que la société dominante refusait aux femmes.


There Is No Greater Love

Un autre exemple de sa capacité à questionner le sens littéral et superficiel des paroles de ses chansons se retrouve dans son interprétation douce-amère de la chanson d’amour sulfureuse There is no Greater Love, qui illustre à merveille la complexité des situations dans la vie réelle – ses hauts et ses bas, les attirances troublantes, et les inévitables conflits :

« Il n’y a pas d’amour plus grand que celui que j’ai pour toi,
Pas d’amour plus grand, pas de coeur plus pur
Il n’y a pas de plaisir plus grand que celui que tu me procures
Pas de chanson plus douce que celle que tu me sussures
Tu es la chose la plus douce que j’ai jamais connue
Et de penser que tu es à moi seule
Il n’y a pas d’amour plus grand, c’est vrai
Pas d’amour plus grand que celui que j’ai pour toi. »

Quand Billie chante « Il n’y a pas d’amour si grand », le timbre de sa voix en ébranle le sens littéral, et nous invite à un examen critique de la nature des relations sociales que la chanson présente d’emblée comme allant tellement de soi. La complexité d’un tel point de vue, et sa portée émotionnelle, explique pourquoi beaucoup sont si émus par sa musique – au point qu’ils ont du mal à en expliquer les raisons.

Beaucoup des chansons de Billie Holiday sont baignées de solitude et de tristesse, et elle demeure inégalée dans sa capacité à traduire ces émotions musicalement. Par la subtilité de son phrasé et sa parfaite maîtrise du balancé, elle nous permet de saisir quelque chose de cette émotion très humaine qu’est le désespoir. Aucune autre voix n’a jamais su en donner une expression si profondément personnelle et empreinte de sincérité. C’est le point de vue d’une femme qu’elle nous donne à entendre, et comme c’est la réalité de la vie des femmes qui filtre à travers le prisme de sa musique, c’est sur nos propres états affectifs qu’elle nous instruit et nous éclaire. Ce qu’elle en dit échappe aux limites idéologiques qu’imposent les paroles. À travers sa musique, son phrasé et son tempo, à travers le timbre de sa voix, elle donne à voir les raisons sociales de la douleur et du malheur de la vie affective des femmes.




My Man

My Man (« Mon homme ») est souvent présenté comme une illustration du masochisme féminin et, dans un raccourci facile entre la vie de l’artiste et son œuvre, certains se plaisent à y voir la preuve du masochisme de ses propres relations, marquées par la domination masculine :

« Ça m’a coûté beaucoup
Mais une chose est sûre
C’est mon homme, c’est mon homme
Le froid, la fatigue, la pluie,
C’est sûr, j’oublie tout ça
Dès que je suis avec mon homme
Il n’est pas très beau
Il n’a rien d’un héros
Mais je l’aime, oui je l’aime
Des filles, il en a deux ou trois
Qu’il aime en même temps que moi
Mais je l’aime
Je me demande bien pourquoi
Car il me trompe, et parfois il me bat
Ah, mon homme, je l’aime tant
Il s’en fout
Ma vie n’est que malheur
Mais je m’en fous
Quand il me prend dans ses bras
Le monde est bien meilleur
Qu’est-ce que ça changerait, si je disais
Que je m’en vais ?
Puisque je sais que je reviendrais
À genoux, un jour
Puisque quoi qu’il fasse,
Je suis à lui, pour toujours. »

Ces paroles nous choquent par l’extravagance et l’intensité du point de vue masculiniste qu’elles adoptent, et la complaisance qu’elles semblent témoigner, si ce n’est un soutien et un encouragement, à la domination masculine. Comme l’a souligné Michelle Wallace, célèbre critique de la culture féministe Noire, cette description de l’amour n’a certainement pas contribué à rendre Billie Holiday très populaire auprès des féministes. Pourtant, Wallace défend aussi l’idée selon laquelle beaucoup de femmes noires, à différentes époques, ont su se reconnaître, dans cette oeuvre comme dans beaucoup d’autres de Lady Day, en raison des « vérités existentielles » que ses chansons décrivent et qui font écho à ce que peuvent vivre beaucoup de femmes Noires. My Man plaît toujours non pas pour son contenu, qui présente les femmes comme des victimes, mais parce que sa dimension esthétique en retravaille le contenu pour en faire une critique implicite. Quand elle chante My Man, il y a quelque chose d’ironique dans sa voix qui interdit d’en faire une interprétation trop rapide et littérale. Et au cas où cela nous aurait échappé, le tempo lent sur lequel elle chante les paroles, quand elle se demande si elle fait bien de l’aimer parce qu’il la trompe et la bat parfois, ne font que souligner une attitude ambivalente à l’égard de la violence de la relation qu’elle décrit, bien plutôt qu’elle n’appelle à une quelconque acceptation de celle-ci.

La façon dont Billie chante My Man – tantôt avec ironie ou tristesse, tantôt avec emphase ou frivolité – met en relief les contradictions et ambiguïtés de la position des femmes dans les relations amoureuses, et crée un espace dans lequel la subjectivité féminine peut évoluer vers l’auto-affirmation. Comme le remarque Michelle Wallace, les femmes Noires ont développé une relation particulière à Billie Holiday à travers ce genre de morceaux, un attrait qui transcende les différences de générations, de classes, de niveaux d’éducation et d’orientations sexuelles – son public féminin (et masculin) a toujours été trans-culturel et l’est de plus en plus.


When A Woman Loves A Man

Quand enfin Billie chante When a Woman Loves a Man, elle le fait sur le mode paisible de l’introspection, comme si elle voulait questionner les relations de pouvoir qui se jouent dans les relations amoureuses :

« Peut-être qu’il ne vaut pas grand chose
Un homme parmi d’autres, il fait ce qu’il peut
Mais peu importe, quand une femme aime un homme
Elle tiendra bon contre vents et marées, jusqu’à ce qu’il rentre au port
C’est toujours comme ça, quand une femme aime un homme
Elle sera la première à l’admirer quand il est fort
La dernière à lui en vouloir quand tout va mal
C’est toujours un jeu à sens unique qu’elles jouent
Mais les filles sont drôles quand elles le jouent
Dîtes lui qu’elle est bête, elle dira “oui, je sais mais je l’aime tant”
Mais c’est comme ça quand une femme aime un homme. »

Ses propres expériences amoureuses, que ce soit avec Jimmy Monroe, Louis McKay ou John Levy, ont clairement montré à quel point ce jeu à sens unique pouvait être destructeur. Comme on l’apprend dans son autobiographie [1], Billie n’est jamais parvenue à s’imposer dans ces relations. Dans son art, en revanche, elle posait des questions, elle incitait à une prise de conscience quant à la dimension politique de la sexualité. Son génie se trouvait dans sa capacité à traduire esthétiquement ses propres expériences personnelles en offrant des points de vue singuliers aux autres femmes, qui leur permettaient de porter un regard critique sur leur propre vie à elles.

Son style très particulier lui permettait de donner un sens singulier à sa voix indépendamment des instruments qui l’accompagnaient et du sens des paroles qu’elle chantait. Billie Holiday était capable d’établir une distance intensément troublante entre le sens littéral de ce qu’elle disait et le sens esthétique qu’elle donnait à ce qu’elle disait. Le public était amené à comprendre que les instruments (tous joués par des hommes, soulignons-le) mettaient en scène l’existence relativement tranquille dont un homme bénéficie dans une relation amoureuse, tandis que la voix s’imposait comme un personnage féminin à part entière, questionnant sans cesse des inégalités admises.

La conclusion de When a woman loves a man renforce la portée critique de la chanson : quand Billie répète « Mais c’est comme ça quand une femme aime un homme », elle achève la phrase sur une intonation montante, comme lorsqu’on pose une question. S’il en est ainsi, est-ce qu’il doit toujours en être ainsi ? Ce questionnement esthétique des paroles de la chanson, transformant une affirmation en interrogation sans pour autant y répondre, offre des conditions de possibilité pour une émancipation de la subjectivité féminine, à défaut de représenter une subjectivité émancipée.
Il est encore possible de glaner ce genre d’interprétation à travers son répertoire, bien des années après qu’il ait été interprété sur scène ou enregistré : l’art de Lady Day exprime et représente en soi une posture critique, anticipant les transformations de l’Histoire à venir. Nous sommes encore touchés par ses chansons parce que nous y sentons germer un point de vue qui n’allait trouver toute sa cohérence que plus tard – un point de vue anticipant des mouvements sociaux dédiés à la transformation des relations de genre, de race et de classe.

Ce texte est extrait du livre d’Angela Davis, Blues Legacies and Black Feminism. Gertrude Ma Rainey, Bessie Smith, and Billie Holiday, paru chez Vintage Books en janvier 1999. Traduction : Noëlle Dupuy.

On trouve sur le même site un beau texte hommage : Les boucles d'oreille de Billie Holiday

Pour aller plus loin, un des sites références : Lady Day